mardi 2 octobre 2018

Une virée à l'Ilet la Mère entre amis


"C'est bon! On va pouvoir aller à l'Ilet la Mère" annonce-t'on fièrement à nos copains Jess & Yonathan. Il faut dire que la virée à bien failli tomber à l'eau. On avait décidé, lors d'un apéro chez eux quelques semaines avant cela, de les emmener au célèbre Ilet la Mère, car leur bateau a trop de tirant d'eau pour pouvoir s'y rendre. J'avais regardé les calendriers de marée et avais décrété que la date propice serait le 18 septembre, soit le plus petit coefficient de marée du mois. Malheureusement, deux ou trois semaines avant la date fatidique, impossible d'allumer le moteur. Il a fallu : purger le réservoir à diesel, râler, démonter le cockpit pour le sortir, râler, réparer certaines fuites du réservoir, râler, le réinstaller, râler, changer les batteries, râler, refaire les connectiques du tableau de commande, râler, et enfin, sur les conseils de Yonathan, débloquer le démarreur, et là, ne plus râler mais sauter de joie car le moteur a enfin démarré.

Enfin, un matin, on quitte le ponton à 6 (Yonathan, Jessica, Kai -18 mois- et Gal -3 mois-, Jérémy et moi) pour s'engager dans le chenal et sortir un peu du Mahury. L'ilet la Mère se trouve juste à son embouchure et est célèbre pour ses petits singes capucins qui y ont élu domicile depuis que l'Institut Pasteur les y a relâchés à la fin d'une expérience sur le paludisme, en 1981. Cette courte route a un vrai parfum de départ, comme si on était en partance pour les Antilles. Le moteur ronfle joyeusement, en parfaite santé, on déguste un ananas dans le cockpit tandis que Bébé Gal s'abrite du soleil à l'intérieur, bientôt rejoint par son grand frère Kai dont c'est l'heure de la sieste. 
 L'ilet la Mère et son air de vacances
 Bébé Gal à l'abri du soleil dans son berceau à l'épreuve de la houle

Bientôt on approche de l'Ilet. Une touffe de verdure entourée d'eaux cyan, certes un peu plus troubles qu'on ne l'aimerait, mais tellement différentes de la zone industrielle de Dégrad des Cannes où nous avons élu domicile depuis maintenant 4 mois. On est comme des gamins, dès l'ancre à l'eau, on saute, en pensant à toutes les îles qui ne sont qu'à quelques heures de navigation. Dire que pas plus tard qu'il y a quelques jours, je voulais tout abandonner et refiler le bateau au plus offrant. Bah, c'est les pannes de moteur qui m'auront épuisée... heureusement qu'on (et particulièrement Jérémy) a persévéré.

Une fois sur l'île, il ne nous faut pas plus d'une minute pour nous retrouver nez à nez avec ses habitants, les petits singes capucins dont j'ai parlé plus haut. Entièrement habitués à l'homme, nourris par les touristes qui débarquent de temps sur l'île, ils ont bien compris : humains = bouffe. Le moindre froissement de plastique les fait débouler par dizaine. On prend un grand plaisir à les observer... Ils semblent avoir des rôles bien définis ; certains restent avec nous et crient dès que de la nourriture est visible, faisant rappliquer tous leurs congénères. 

 
 
  
Les singes ont particulièrement peu peur de Kai
 
 Jérémy protégeant nos biscottes
 

Le soir, une fois de retour sur le bateau, on joue aux cartes, on papotte pendant que les petits dorment. Jérémy et moi dormons dans le lit en triangle à l'avant, et Jess, Yonathan et leurs bébés dans le grand lit du carré, et la cohabitation se passe extrêmement bien malgré l'espace (très) réduit.



L'Ilet possède deux sentiers de randonnées, nous en ferons un, croisant de nombreux fromagers, ces arbres gigantesques, et surtout nos amis les singes, régulièrement, qui viennent voir si par hasard, on aurait rien à grignotter. La ballade finit par un pique-nique sur la plage et Jérémy finit par se fâcher : impossible de manger avec tous ces singes qui nous grimpent dessus pour nous ôter (littéralement) le pain de la bouche. Chacun sa technique : Jérémy les effraie avec un bâton, je mets les pieds dans l'eau car ils en ont un peur bleue, et Jess et Yonathan décident quant à eux que les singes sont bien trop chouettes pour être chassés, et les laissent leur grimper dessus pendant tout leur déjeuner : ils sont bien plus patients que nous. L'un d'eux volera même la cuillère avec laquelle Kai mangeait sa compote. 

 Il n'y a pas que des singes sur l'île!
 
 

On rentrera à Dégrad après 2 nuits, couverts de sable et de sel, mais incroyablement relaxés. Vivement les îles!

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 Nos copains Yonathan et Jess ont pris la plupart des photos ici. Leur instagram et leur facebook sont très chouettes, je vous invite à les suivre!

Chroniques de la saison sèche

On l'attendait pour juillet, finalement elle est arrivée en août, mais on peut désormais le dire : la saison des pluies est loin, loin derrière nous, et la saison sèche est finalement là. Plus d'infestation de moisi, beaucoup moins de moustiques, mais cette saison sèche arrive également avec son lot d'inconvénients. Pour commencer, les taons locaux sont arrivés et s'engouffrent à parfois 4 ou 5 dans le bateau. Ils arrivent à piquer à travers les vêtements et leurs piqures laissent des cloques qui gonflent immédiatement et durent 24 heures. Ensuite, le soleil est devenu plus intense, bien plus intense. Entre 11 et 15h, impensable de sortir sans une ombrelle sous peine de rôtir en moins de 20 minutes. Enfin, il fait une chaleur suffocante qui nous a fait découvrir qu'il était possible de voir des ruisseaux de sueur se créer sur sa peau.

Sous l'ombrelle pendant les trajets en annexe

Cela dit, la chaleur nous a poussés à affronter l'eau trouble du fleuve Mahury, dans lequel on a trop longtemps eu peur de laisser des bouts d'orteils à des créatures marines inconnues. En général, on saute à l'étal pour éviter de se faire embarquer par le courant. Cela dit parfois Jeremy saute au plus fort du courant et s'accroche au balcon arrière de Lilla, les jambes flottant sous l'effet de l'eau defilant sur lui. Il peut y rester plusieurs minutes à faire la planche. De mon côté, il m'a fallu plus de temps pour oser faire la même chose, car j'ai peu confiance dans la capacité des muscles de mes bras à me ré-hisser à bord sur les tubes inox glissants du balcon arrière. Cela dit, je m'attelle à travailler tout ça car si pour l'instant j'ai la possibilité de choisir de ne pas être à l'eau, ce ne sera peut-être pas toujours le cas, car les accidents peuvent arriver en navigation. Par sécurité, j'ai donc la mission de me muscler.

 L'eau du Mahury : une piscine un peu trouble

Cette fin de séjour guyanais a, au-delà de tout ça, été des plus agréables. En août, on a gardé pendant 10 jours une grande maison avec piscine, et surtout avec un chien très sympathique. Ensuite, Jérémy a fini le travail et - mis à part des soucis de moteur qui nous ont un peu miné le moral pendant 2 semaines - on a pu bien profiter de la région, avec une visite de l'Ilet la mère, du village isolé de Saül et un lancer de fusée au centre spatial de Kourou.

 Des coiffures plus adaptées à la saison sèche


 

mercredi 18 juillet 2018

Survivre à la saison des pluies




J'étais sur le pont, en robe, la pluie me fouettait sauvagement tous le corps, malgré l’abri de fortune que j’avais trouvé au pied du mât. Je le partageais avec quelques abeilles qui s’étaient fait surprendre par ce gros grin qui nous tomba dessus alors que nous remontions la rivière Mahury vers le mouillage défini pour les navires de plaisance. Après le soleil de plomb qui nous avait accueilli plus au large, le rafraichissement n’était pas si mal venu que ça et je me suis bénie d’avoir pensé, quelques jours plus tôt, à calfeutrer d’un scotch tissé nos hublots encore réfractaires au concept d’étanchéité.

C’était le 13 mai dernier et depuis on attend qu’une chose : que cette foutue saison des pluies daigne rendre l’âme. « C’est la saison des pluies, la fin des amours » chantait Gainsbourg - et ça a bien failli être la fin de mon amour pour Lilla. Car la saison des pluies, c’est usant. On a vu des journées entières où un rideau de pluie refusait de se lever, de l’aube au crépuscule. Les seaux sur le pont se remplissaient en quelques heures et certains jours Jérémy a du sauter dans l’annexe nu comme un ver pour l’écoper avant qu’elle ne sombre.

Tous les matins, Jérémy se lève à 5h30 pour aller travailler et j’ai jusqu’à 6h20 pour décider si je l’accompagne à terre ou pas. En gros, ça dépend de la météo. S’il fait beau, il faut que j’en profite pour aérer le bateau, mettre les matelas et les oreillers au soleil et frotter les moisissures qui se sont développées sur les parois. S’il pleut, mieux vaut filer à la bibliothèque universitaire que de rester enfermée à bord à déprimer.

Les jours où je reste à bord, il faut d’abord que j’attende que le soleil soit assez haut dans le ciel pour que le pont soit bien sec avant d’y installer tout ce qui, à bord, aurait bien besoin d’une petit désinfection au soleil. Ensuite je vide un coffre ou une cale de son contenu, tout en tendant l’oreille pour une éventuelle rafale de vent annonciatrice d’un grin, et je le nettoie de fond en comble - le plus souvent à la Javel. Avec la moisissure qui revient en gros en une semaine, je suis obligée de faire dans le corrosif si je ne veux pas qu’on se ruine la santé. Et s’il se met à pleuvoir entre temps, je rentre tout en quatrième vitesse et cohabite avec un enchevêtrement de matelas, de bassines, de contenu de coffres et d’oreillers. Et il y a toujours des mauvaises surprises : ce sachet de verveine que je n’avais pas pensé à vérifier et qui a muté en un sac de petits champignons jaunes, cette planche de contreplaqué que j’ai fait l’erreur de ne pas vernir et qui est désormais affublé d’un duvet gris-vert, ces moucherons qui ont élu domicile dans l’eau stagnante du cockpit… La Guyane est exigeante et me donne constamment l’impression de ne pas être à la hauteur, de n’avoir pas su voir venir cette moisissure improbable ou bien cette infiltration d’eau - je n’ai jamais vu ça, j’ai l’impression de me battre contre l’hydre de Lerne, mais version moisi. Et quand je rentre après une journée à la BU, une odeur de sous-bois m’accueille dans le bateau et m’informe que le monstre n’est toujours pas terrassé.



Alors certains jours, quand plusieurs jours de pluie nous condamnent à dormir dans des draps humides, je commence à me demander comment je peux nous imposer cette vie. Cette vie à larbiner pour un bateau ingrat, à s’éreinter à des taches quotidiennes rendues ubuesques par le manque de place et de commodités, à dépenser des montagnes d’euros pour quelques miles de plus, à user notre jeunesse au fonds des cales et des coffres du bateau.





Et puis le soleil revient, Jérémy rentre du travaille, et j’installe sur le pont une petite cabane fait de nos draps qui aèrent où l’on peut lire sans rôtir au soleil, au son du clapotis de l’eau, et les malheurs sont oubliés pour un temps, dans cet avant-goût de saison sèche dont on ignore si elle arrivera bel et bien un jour.





lundi 21 mai 2018

La Guyane, notre nouveau département


 

"Ah oui, aussi, peut-être que vous aurez un boa qui montera à bord..."
"Et du coup, qu'est ce qu'on fait?..." se risque Jérémy.
"Ca dépend de sa taille... s'il fait 8m vous lui laissez le bateau"
 Une heure qu'on est à terre et le Maître de Port de la Marina de Dégrad des Cannes, à côté de Cayenne, nous a déjà fait le passage en revue de tous les animaux plus ou moins exotiques et plus ou moins dangereux de la Guyane. Un vrai passionné qui nous explique, avant même qu'on ait vu le moindre recoin de la région, comment distinguer les deux sortes de paresseux présents ici, ou les mygales "gentilles" des mygales agressives.
Bon, il me rassure pas trop avec son histoire de boa, mais y'a quand même  250 000 habitants en Guyane donc si c’était vraiment un problème ça se saurait... En plus il me semblait que les boas dépassaient pas 4m et mangeaient genre l'equivalent de la marmotte locale. J'imagine que faire frémir le petit métropolitain fraichement débarqué et facilement impressionnable doit être tentant... En tous cas, on a jamais eu autant d'infos en arrivant quelque part qu'en allant voir ce maitre de port, qui nous sert même un petit café. On est ravis.
Faut dire qu'on ne nous avait pas dressé le meilleur portrait de la Guyane ; les métros sont pas bien accueillis, y'a de l'insécurité partout et des insectes suceurs de sang qui veulent te refiler toutes les maladies du monde.
Pourtant, malgré les moustiques, on accroche bien avec la Guyane. A Degrad, tous les gens qu'on croise nous disent bonjour ou nous sourient, on fait du stop facilement, et la jungle (ou "la forêt" comme on dit sobrement ici) est à deux pas. Le week-end, nos voisins nous emmènent en pirogue explorer le fleuve et ses canaux... car désormais la semaine est studieuse ; Jérémy a trouvé du travail en une seule tentative, il soude pour une boite à 10 minutes à pieds. Quant à moi j'entretiens Lilla qui souffre pas mal de l'humidité ambiante.

samedi 19 mai 2018

Et un jour la terre vous apparaît...



 "Terre!!"

« Oh, regarde là! Un requin!!! J’ai vu son aileron! ». Jérémy, à la barre pour l’entrée de la rivière du Mahury, est fasciné. Le soleil est de plomb, mais nous sommes heureux de le voir enfin. Autour de nous, l’eau est brune et parsemée de petites iles d’un vert profond. Je scrute l’eau boueuse, à la recherche de l’animal peu commun dans un estuaire. « Là! Ils sont deux! » Deux ailerons viennent d’apparaitre au ras de l’eau, et je reconnais des dauphins d’eau douce - des Sotalies de l’Amazone, comme nous l’apprendra plus tard le bouquin sur les mammifères marins que nous avons embarqué. Jérémy est hilare de son erreur, et je ris de bon coeur avec lui. Nos cernes font des grosses poches sous nos yeux qu’on plisse pour se prémunir du soleil, nous donnant l’air de faire une perpétuelle grimace, mais on est tellement heureux ; ça faisait bien longtemps qu’on avait  pas rit aussi franchement tous les deux ensemble. 


Poisson volant échoué sur le pont et pas secouru à temps

Le bateau, y'a plus écolo



Il faut dire que la traversée n’a pas été très drôle ;  la mer qu’on nous avait décrite comme remuée d’une longue houle océanique de 6 à 8m (8 à 10 pour ceux de nos interlocuteurs les plus prônes aux envolées lyriques) n’était jamais plus haute que 2,5m, peut-être 3, mais la houle était incroyablement hachée et on a passé la traversée à se cogner à bâbord, puis à tribord. A 2 dans quelques mètres cubes, on a vite commencé à se marcher dessus et il n’en a pas fallu plus qu’une lumière de mat qui nous lâche pour que les premières disputes éclatent. Non, non, non, pas question, je ne t’enverrai pas en haut du mat en pleine mer, Jérémy, n’y pense même pas! Plutôt faire des quarts de nuit en vigilance constante et allumer notre lumière de moteur qui consomme beaucoup à l’approche d’une lumière. J’ai gagné la dispute ; on y a perdu pas mal de tranquillité d’esprit.
Arrivés dans le courant de Guyane, le vent nous a lâché, et le soleil aussi. Pour ne rien arranger, la pompe de cale s’est bloquée en marche forcée et le temps que je m’en rende compte, elle avait vidé les batteries. Le diesel avait également pris l’eau, il a fallu purger tout ça et nettoyer les filtres. Ce n’est que 36h après notre arrivée dans le courant, et avec chance devant l’entrée du Mahury, la rivière ou nous sommes, que nous avons enfin eu assez de rayons de soleil sur les panneaux pour démarrer le moteur. J’en aurais pleuré… et voilà, en route vers le mouillage, comme si ces 3 dernières semaines n’étaient qu’une courte page tournée, moi qui ai passé la deuxième semaine à me désespérer d’arriver un jour.

samedi 21 avril 2018

Des photos du Cap Vert


Notre copain, renommé "Boop-Boop" par mes soins. A chaque voiture qui passait, Jeremy avait peur qu'il se fasse renverser, que je le fasse soigner et que je l'adopte. Il a été soulagé quand il a fini par arrêter de nous suivre, après plusieurs heures.







jeudi 12 avril 2018

Une coupe cap-verdienne, s’il vous plait!

Ca fait déjà 10 minutes qu’on tourne dans les rues de Mindelo ; Jérémy s’est mis en tête de se débarrasser d’une partie de sa tignasse qui le gène depuis maintenant quelques semaines, mais impossible de retrouver les petites échoppes de coiffeur/barbier repérées la veille. Finalement, c’est dans la dernière rue avant de rentrer au mouillage qu’on la trouve : une petite échoppe qu’on ne devine être le repère d’un coiffeur qu’en mettant un coup d’oeil rapide dans l’entrebâillement d’une lourde porte en bois. Jérémy, expert pour se faire comprendre avec quelques gestes rapides des mains, se fait confirmer la possibilité d’une coupe de cheveux, tout de suite, et obtient le tarifs : 300 escudos, un tout petit peu moins de 3 euros.
Cela dit, ce n’est pas chose aisé de décrire la coiffure qu’on veut sans un mot de vocabulaire, et nous nous rabattons sur les posters de footballers accrochés au mur pour lui indiquer quel style, en gros, donner. Bon, les posters datent des années 80-90, donc il nous faudra une minute ou deux a chercher une coupe convenable parmi pas mal de mulets, mais finalement, le message passe et Jérémy s’installe.
Pendant que le coiffeur passe la chevelure de Jérémy au peigne, lui donnant un air de danseur d’opérette des plus amusants, je contemple la boutique. Quatre gros fauteuils de barbier, style art-déco, travail de ferronnerie admirable, font face a une petite desserte mal égale, faite de vieux agglomérés sur lesquels ont été collés des imprimés bois en plastique. Quatre énormes vieux miroirs reflètent tant bien que mal les murs verts et jaunes, à travers leurs tâches brunes et un certain déformement causé par l’âge. Chaque siège se voit attribué un tiroir en face de lui, qui attire ma curiosité, car jamais le coiffeur n’en tirera le gros bouton rond et rouillé pour y attraper une paire de ciseaux ou une tondeuse. Ici et là, traînent des piles de magazines féminins et des bombes de mousse à raser. Jérémy, lui, trône sur une pile de divers magazines, judicieusement installés là pour parer à l’état de délabrement de la sellerie des antiquités que sont les sièges. Mon regard passe paresseusement de sa chevelure aux trous dans le crépit, et aux nombreux posters, équipes de football ou images humoristiques d’internet dont la signification m'échappe. L’ensemble, avec son odeur sucrée de produits pour la peau et les cheveux, dégage une atmosphère vraiment désuette et unique, entre un film de Wes Anderson, d’Almodovar, et la réalité du labeur d’un homme qui coupe des cheveux pour 300 escudos (peut-être moins pour les locaux, ce qui me paraitrait normal).
Très vite, le coiffeur se tend un peu, et Jérémy aussi légèrement. Moi je represse un rire qui aurait été mal venu : clairement, les touffes de cheveux fins et indomptés ne courent pas les rues ici, encore moins celles qui réclament d’être désépaissies sans passer par la tondeuse, et notre coiffeur s’entête à vouloir faire une frange droite à la moitié du front de mon matelot. Finalement, Jérémy lui demande gentiment de passer à la tondeuse : tant pis, on fera plus court, mais au moins l‘arrière de la tête sera bien fait, et pour le devant je ferai les finitions une fois rentrés à bord. L’artiste capillaire s’exécute, soulagé de pouvoir reprendre une esquisse dont même lui n’avait l’air qu’à moitié satisfait.
On repartira, Jérémy avec la coupe d’Elvis sans la gomina et moi fière d’avoir réprimé ce fou-rire qui aurait été insultant pour le travailleur qu’on avait en face de nous. Trois coups de ciseaux, un peu d’eau de mer dans les cheveux et la catastrophe est évitée ; pour trois euros, Jérémy a eu une nouvelle coupe, on a visité un salon de coiffure des plus coquets, et en prime j’ai une anecdote pour le blog - que du positif, au final.



 Heureux avant
 Dubitatif après

9 jours à attendre



Santa Cruz de la Palma, Canaries, à Mindelo, Cap-Vert.
Distance : plus de 800 miles
Cap à faire : 210 degrés.
Cap fait : 195 ou 245 selon le bord.
Durée : 8 jours et 15h.
Force du vent : 3 le premier jour, 4 le deuxième, 5/6 tous les jours suivants.
Hauteur de la houle : 2 à 4 m selon les jours.
Période de la houle : 6 à 7 secondes - trop courte.
Voilure : Gv 2 ris + trinquette les 3 premiers jours, GV seule les jours suivants, tourmentin seul à l’arrivée.
Bateau croisés : 1.
Cachets anti-mal de mer avalés : Quasiment 2 tablettes.
Livres terminés : 2.
Litres d’eau consommés : 70.
Litres de gasoil consommés : 3.
Vomis : 1.
Calamar jetés sur le pont par les vagues : 4.
Oeufs explosé par terre : 1.
Omelette renversée par terre : 1/3.
Omelette renversée sur la tête de Margot qui nettoyait celle par terre : 1/3.
Nombre d’omelettes qui seront faites en nav’ à l’avenir : 0.
Cable de transmission pété :1.
Jurons lâchés quand le moteur a refusé de s’embrayer à l’arrivée : 347’239’487
Idée ingénieuse pour faire une réparation provisoire : 1.
Manoeuvre de mouillage réussie : 1.
Motivation pour faire l’Atlantique pendant cette traversée : 3/10
Motivation pour faire l’Atlantique à l’arrivée : 9/10

La moitié de l'age de mon bateau

25 ans, déjà! Dans les préparatifs de notre départ, Jérémy a eu le temps de m’emmener faire plein de trucs chouettes pour mon quart de siècle - et peut-être un peu aussi pour les 50 ans de Lilla, sortie du chantier Arlaplast de Luleå, seulement quelques degrés en dessous du cercle polaire arctique, en l’an de grâce 1968.
Le 30 au soir, on part tout guillerets dans un chouette petit resto de Santa Cruz ; on sait que le lendemain, outre mes 25 ans, marquera notre dernier jour à la Palma après plus d’un mois à trimer sur le bateau. Ce qu’on a oublié, en revanche, c’est qu’on est le vendredi de pâques et qu’on pourra assister à une procession de la semaine sainte. Et quelle procession! Au détour d’une rue, des torches, des chaines à des pieds nus, des tambours, mais surtout une tenue qui, pour ceux qui ont été influencés par la culture américaine comme c’est le cas pour nous, n’évoque pas vraiment la liesse et les célébrations : cagoule pointue rouge, toge blanche, petits trous pour les yeux, on pense Ku Klux Klan tout de suite. On les regarde passer, démarche lourde et chaloupée au son du tambour, et bien qu’on soit au courant de notre méprise, l’image reste inquiétante. Arrivés à notre terrasse, on les verra passer, adultes et enfants, cagoules rouges puis violettes puis noires puis vertes, et enfin blanches.
Nous ne croiserons pas de pénitents en cagoule pointues le lendemain, qui se déroulera plus calmement entre gateau glacé à la plage et randonnée sur les hauteurs de Santa Cruz.




 

lundi 26 mars 2018

La valse infinie des fenêtres météo

Un lundi après-midi, de retour de balade. On aurait du partit depuis maintenant presque 2 semaines. Seulement voilà, il y a tout d’abord eu ce problème d’étai abimé, qui nous a pas mal bloqués, et puis maintenant la compagnie à qui j’ai acheté la recharge de notre téléphone satellite qui a une semaine de retard sur l’activation. Et bien sûr, un coup de vent arrive jeudi, nous voici donc bloqués à la Palma pour un sacré morceau de temps.
Le premier réflexe, c’était de pester, contre l’idiot qu’on a payé rubis sur l’ongle à Saint-Cast et qui n’a pas su installer correctement l’enrouleur, contre cette compagnie de téléphone satellite qui a une conception bien à elle de « 24 à 48 heures de délai » et contre le hasard qui a décidé de nous envoyer des vents de force 7 pour bien nous rappeler que les alizés, techniquement, c’est encore plus au sud… mais à l’instant présent, je suis surtout satisfaite. Cette escale infinie à la Palma n’a pas uniquement servi à nous faire dépenser plein d’argent en marina et autres joyeusetés ; non, on a surtout enfin trouvé une organisation du bateau qui nous plait, un espace à habiter aussi bien au mouillage qu’en navigation. Ca parait tout bête et vraiment pas un exploit, mais ça nous a pris un sacré temps ; faire rentrer plusieurs centaines de kilos de nourritures et d’eau dans ce tout petit bateau en gardant 2 couchettes pour nous, la possibilité d’être à l’intérieur sans se cogner dans n’importe quoi, et garder un bateau équilibré, ça a été du tâtonnement. Sans compter que tout le temps qu’on a eu nous a permis plein de petites améliorations qui simplifient le quotidien ; des tiroirs compartimentés, une étagère à épices, une sangle pour cuisiner en mer, un lieu fixe pour la poubelle, des filets dans les placards pour ne pas se recevoir leur contenu sur les pieds quand ça roule et qu’on avait juste besoin d’un peu de sucre, un hamac à fruits, une housse pour l’annexe, des espèces de moumoutes dans les haubans pour éviter que les voiles ne frottent et s’abiment, des filets pour les filières pour limiter les chances de glisser par dessus-bord… Toutes ces petites choses qu’on se dit « il faut faire » et qu’on repousse sans cesse parce qu’il faut se dépêcher d’aller ici ou là, se dépêcher d’en profiter.
Cette escale qui s’éternise bien malgré nous empiète sur notre temps au Cap Vert, mais elle nous a permis de nous sentir plus prêts que jamais à faire l’Atlantique, et l’appréhension s’est transformée en enthousiasme ; pour la première fois je me suis entendue dire « J’ai hâte d’être au milieu de l’Atlantique » à la place de « J’ai hâte d’être arrivée ici ou là ». Alors, c’est vrai que c’est dommage d’être aux Canaries et de visiter principalement tous les recoins de son propre bateau qu’on aurait tout aussi bien pu admirer dans telle ou telle baie française - mais c’est comme ça. On est pas partis pour une aventure qu’il faut se presser d’accomplir pour revenir avec le maximum d’images dans la tête, on est partis pour un mode de vie qu’on (re)découvre à notre rythme.

mercredi 14 mars 2018

De vrais petits touristes

Une fois la tempête passée et l’étanchéité des hublots refaite (ainsi que beaucoup d’autres bricoles qui mériteraient leur propre article), on a décidé qu’il était grand temps de se permettre un petit plaisir et on a loué une voiture pour visiter un peu cette ile, qui, à ce qu’il paraît, serait la plus pentue du monde. 












Un bon matin, réveil à 6h30, bus pour l’aéroport, et on récupère une petite C1 blanche qui sera notre destrier pour ces aventures toutes terrestres. A nous les routes sinueuses - on prend directement celle qui mène au sommet de l’île. Ca tortille dans tous les sens, et après une demi-heure de route qui s’apparente de plus en plus à de la navigation avec houle traversante pour moi (comprendre : mal au coeur), on commence à se dire qu’on est un peu partis comme des gros touristes (qu’on est) et qu’on a pas pensé à vérifier l’état des routes sur Internet après cette grosse tempête qui a inévitablement provoqué pas mal de glissement de terrain. Mais on a de la chance (pour cette fois) et la voie est libre ; on aura moins de chance le lendemain et on devra faire demi-tour quand devant nous la route se transformera en une grosse pelleteuse rouge déblayant des gravats. Très vite on se retrouve à 2000 mètres d’altitude, et ce jour-là, la visibilité est incroyable, on voit les îles alentours : Tenerife, la Gomera et el Hierro… et même une autre ile plus loin! Sa position semble indiquer que ce soit Lanzarote mais cela semble dingue… elle est à  plus de 100 miles… Gran Canaria, quand à elle, devrait être cachée par Tenerife? Un mystère. 








 


Le sommet de l’île est un gigantesque observatoire astronomique, il y a des dômes de toutes les tailles un peu partout, et en ce qui concerne la randonnée, elle est offerte à tous grâce à un grand parking et à un chemin pavé qui mène au point culminant (ce qui ne manquera pas de faire râler les puristes … mais de donner le sourire aux gens en fauteuils). Plus un point de vue ou une ballade qu’une réelle randonnée, mais cela n’empêche pas de nombreux promeneurs de descendre de leur voiture de location munis de bottes d’alpinisme et de balises personnelles. Un défilé de matériel dernier cri, une vraie pub pour the North Face ; et Jérémy avec ses tongs fait gentiment sourire les passants.







En redescendant vers Tazacorte, on sort de la route principale et on découvre plein de jolis petits villages dans des vallées toutes vertes. Puis ce sera Tazacorte et son port beaucoup plus animé que celui où nous sommes, et puis la côte Sud et ses volcans dans la brume, et la côte Nord-Est avec ses bananeraies à perte de vue. On rentre à bon port exténués mais ravis.