« Bordel de merde de vieille pute suédoise »
Ca rale fort à l’intérieur du bateau. Jérémy a les mains plongées dans un des caissons de flottaison du bateau, dans une position assez improbable et pour le moins inconfortable et éponge toute cette eau de mer venue d’on ne sait où.
On est arrivés la veille à l’Aber Wrac’h et à l’entrée du chenal le moteur a été récalcitrant à l’allumage, la batterie vidée par une pompe de cale gloutonne après une navigation magnifique entièrement à la voile. Une pompe de cale qui vide une batterie, ce n’est jamais bon signe, parce que ça veut dire qu’elle a tourné plus que de raison, donc qu’on a pris l’eau…
Mon premier réflexe, une fois à quai, a été de vérifier le passe-coque douteux sous l’évier (après un casse-croute bien mérité, quand même, il ne faut pas se laisser aller). Mouillé. Gros coup sur le crâne. Ca veut dire sortir le bateau de l’eau, commander des nouveaux passe-coques, attendre qu’ils arrivent, les poser, remettre à l’eau… Adieu la fenêtre météo que je venais de repérer et qui nous permettait de filer sur Camaret. Adieu aussi la possibilité de traverser le Gascogne cet automne, selon toute vraisemblance.
On a quand même vidé tous les placards, par acquis de conscience, et bizarrement il y a avait de l’eau partout. Dans le placard sous évier, dans le coffre de cockpit, dans notre réserve de conserve sous la banquette… et ces fameux caissons de flottaison, plein d’eau salée…
Jeremy a raison, peut-être que le passe-coque fait entrer quelques gouttes d’eau, mais pas plus. l’au vient d’ailleurs. Mais d’où?
Il faut sécher et laver les cales, puis observer, pour le savoir. Comment les cales ont elles pu devenir si sales en si peu de temps?? C’est vraiment crado là-dessous.
En discutant, Jérémy repense à ce vieux passe-coque au dessus de la flottaison, au niveau de la sortie de la pompe de cale et du reniflard. Il devait servir d’échappement il y a longtemps, mais maintenant il ne mène à rien et est fermé par une vanne. C’est vrai qu’on était pas mal gités avec notre pleine voilure sous 15 à 20 noeuds de vent, et si ça se trouve la vanne n’est plus très étanche… C’est décidé, je vais essayer d’envoyer une pleine pression d’eau dans le passe-coque à l’aide d’un tuyau d’arrosage et Jérémy va vérifier s’il voit des gouttes tomber de l’autre côté…
Un petit doute d’abord : « Jerem’, tu peux vérifier si la vanne est bien fermée, s’teuplait? » Bam. On l’a notre entrée d’eau mystère. Jeremy ferme la vanne, on fait le test du tuyau par acquis de conscience. C’est hermétique. On est prêts à reprendre la mer. Il faudra changer le passe-coque sous évier à moyen terme, mais rien ne presse pour le moment.
Je nous maudits un peu de notre inconscience mais la vanne n’avait jamais été ouverte, ni par Jérémy, ni par moi, donc on s’attendait tous les deux à ce qu’elle soit fermée… Comme quoi il faut toujours vérifier…
Nous voici donc prêts à passer un week-end tranquille avec ma soeur qui vient nous rendre visite et peut-être enfin à un peu profiter de notre temps à terre, après la danse folle des avitaillements, des bricolages et des rangements.
dimanche 24 septembre 2017
Des faux departs, des départs et des fausses arrivées
Ca ne fait qu'une semaine qu'on a quitté Saint-Cast et j'ai l'impression que ça fait mille ans... et qu'à la fois on n'a jamais eu une minute à nous. On a réussi à enchainer un faux départ de Saint-Cast, une fausse arrivée à Lézardrieux (on a du continuer toute la nuit jusqu'à Trégastel), un sommeil dérangé par le mouvement du bateau à la bouée à Trégastel, des au revoirs très émus aux grands-parents de Jérémy, des navs parfaites où l'on a filé à 7 noeuds vers Roscoff puis vers l'Aber Wrac'h sous le soleil et parfois avec de dauphins, et enfin un week-end en compagnie de ma frangine venue elle aussi nous passer l'accolade de départ.
A Roscoff, une grande partie de notre escale d'un jour et demi fut consacrée au repérage des patates jalonnant l’étroit chenal de l'Ile de Batz pour être bien prêts... Ce fut une promenade de santé mais on est jamais trop prudents!
Escale à Roscoff : comme d'hab, impossible de se connecter au WiFi du port alors on a fait un tour en ville.
Première
en haut du mat pour Jérémy : notre fichu feu de tête de mat est
d'humeur facétieuse ; on a réussi à trouver une solution provisoire mais
on devra remonter là-haut avant le Gascogne.
Enfin du temps pour profiter! En rando avec Manon et Romain à l'Aber Wrac'h.
vendredi 4 août 2017
Est-ce que je sais toujours régler des voiles ?
Est-ce que je vais réussir à utiliser mon mouillage ?
Et si le secret du régulateur d’allure me résiste ?
Et est-ce que j’ai vraiment envie de partir, ou bien est-ce que je n’ai juste pas d’autre plan en tête ?
Le problème d’un bateau qui ne navigue pas, ce n’est pas tant qu’il rouille ou qu’il se dégrade, c’est que je rouille et me dégrade. Ou plutôt, que j’en ai l’impression. Si on considère les choses en essayant d’être à peu près objectif, finalement, oui, on a réussi à préparer mon petit bateau et on devrait pouvoir partir en septembre. Tous les joujous des bateaux de grande traversée sont à bord (ou en cours de l’être), radeau, régu, guindeau et j’en passe, mais moi, est-ce que je suis équipée grande croisière ? Est-ce que ces deux ans à gratter de la strate, à poser des joints congés et du sika, à faire des vernis, à poncer, à meuler, est-ce qu’ils n’ont pas fait de moi une aventurière en pantoufle ?
Quatre jours et le bateau est dans l’eau. Un mois et on est partis. C’est inconcevable. Et par inconcevable, je veux vraiment dire que je ne peux pas le concevoir. Je crois que j’ai tellement pris l’habitude que tout foire avec Lilla, que mon petit cerveau se protège et refuse de croire à ce départ approchant ; malin stratagème afin d’éviter les retournements de situation vicieux qui pourraient me laisser abasourdie, chouinant et renifflant lamentablement sur le pont du bateau, vêtue d’un bleu de travail crado.
Il faut que je me réconcilie avec Lilla. Que j’arrête de la voir comme un maudit canasson qui n’a de cesse de vouloir me désarçonner. Oui, j’ai peur des saloperies que ce bateau peut me faire. Et j’ai décidé de ne plus avoir honte de l’assumer ; je ne prends désormais plus les leçons là-dessus que de ceux qui se sont déjà retrouvé avec leur hélice coincée dans leur safran avant d’entrer dans un DST, ou bien de ceux qui ont rattrapé un hauban en vol, ou qui ont découvert que leur coffre de cockpit se vidait dans leur cuisine.
Pendant deux ans je me suis maudite de ne pas arriver à maîtriser ce petit voilier de 28 pieds, cette vieille ado rebelle de 48 ans, et chaque chantier n’était pas assez bien fait, pas assez vite. Que les voisins de pontons soient durs avec moi, et moqueurs, était une chose, mais j’ai fini par me convaincre moi-même que je n’étais qu’une idiote indigne de la possession d’un bateau. Que j’allais faire de ce chantier un pot de pus incapable de naviguer. Mais j’ai persévéré. Pas forcément par force, ou par conviction, peut-être plus par entêtement, par obligation, et parce que je n’aurais jamais trouvé preneur pour un vieux voilier battant pavillon suédois à moitié rénové. L’important est là : Lilla est quasimment prête. Si je l’ai transformée, je crois qu’elle m’a transformée aussi. Je l’ai achetée avec des rêves plein les yeux, des oreilles grand ouvertes aux conseils et remarques, et j’ai appris que tous les conseils ne sont pas fait pour être écoutés, ou bénéficier à celui qui les reçoit, et que parfois, rien ne vaut mieux que de se gourer un bon coup pour repartir d’un bon pied. Aujourd’hui, je sais que personne ne connaît mieux Lilla que moi – à part peut-être Jérémy, qui n’est pas très loin. Mais on a encore tellement à découvrir.
mardi 23 mai 2017
Comment j'ai rencontré une petite puce suédoise
"Un jour, je serai capitaine..."
Il
y a maintenant 2 ans, je rentrais de tour du monde avec une idée dans
la tête : acheter à mon tour mon propre bateau, et partir à dos d'alizés
vers ces tropiques et cette vie qui m'avait tant plu lorsque j'étais
équipière.Sur les conseils d'un bon copain, j'étais allée en Suède jeter un coup d'oeil à des petits bateaux costauds, et j'avais vite (trop vite, peut-être) décidé d'acheter un petit Laurin 28. Dès le premier jour du convoyage, j'ai déchanté quand l'arbre d'hélice s'est décroché pour aller se loger dans le safran, et que mon équipier et moi, après avoir regagné contrôle de la barre, avons du errer dans la pétole pendant 48h.
Après beaucoup d'escales techniques et d’équipages différents, le bateau est arrivé en rade de Fécamp un matin d'août. L'aube se reflétait sur les falaises de Normandie et leur donnait une jolie couleur rose, mais mon petit cœur de capitaine en herbe était meurtri. Le bateau m'avait résisté bien plus que je n'aurais pensé, et j'étais très loin de l'avoir apprivoisé, je le savais. Moi qui me rêvait un jour navigatrice solitaire, le chemin à parcourir était encore long.
Les mois suivants ont été très moroses. Le mois d'octobre m'a amené mon premier hiver depuis quelques années, un hiver normand avec son lot de pluie et de grisaille. Heureusement, l'hiver a également vu emménager à bord un équipier qui n'est jamais reparti, un Jérémy rencontré dans la formation professionnelle en maintenance nautique que je suivais.
La formation, quant à elle, m'a plus appris à me faire une carapace, à montrer des dents face aux commentaires machistes ou moqueurs, qu'à réparer mon bateau. Les formateurs, qui m'assuraient de leur intérêt pour mon projet les premiers jours, ont vite décidé qu'il serait plus divertissant pour eux de prendre des paris sur l’échec de mes rêves de grand départ.
Et honnêtement, ce n'est pas passé loin.
Tout était à refaire dans l'installation du moteur, qui restait au centre de formation, bloqué par l'indifférence d'un formateur que je n'ai jamais bien réussi à cerner. Il m'a fait refaire un châssis moteur, mais à ce jour je ne sais toujours pas ce qu'il vaut.
Au printemps, j'ai finalement pu récupérer mon moteur, et j'ai fait appel à un copain pro pour finir le boulot. Il a fallu ressortir le bateau de l'eau (j'avais déjà fait le carénage en mars), mais après moultes péripéties (notamment un travail de serveuse qui a fini aux Prud'hommes et beaucoup de jurons) j'étais prête à repartir pour la Bretagne où j'avais trouvé un travail pour l'été (il avait bien fallu se rendre compte que le départ ne serait pas pour cette année-là).
Le bateau était repeint, son nom changé en Lilla Loppan, petite puce, pour gommer tout lien avec le propriétaire précédent qui m'avait apparemment bien roulée en terme de vice caché, et le drapeau suédois claquait au vent quand nous sommes arrivés au Port de Saint-Cast-le-Guildo, fiers de nous après une traversée très réussie par le fameux Cap de la Hague.
Après un été que nous avions décidé de passer sans travaux (erreur probablement car l'été est la meilleure saison pour ça), nous avons mis cap sur Paimpol, pour s'essayer au service civique chez les Glénans. On a assez vite déchanté (Paimpol est cependant une ville très sympa), et j'ai fini par trouver un boulot dans le même port que l'été précédent, à Saint-Cast.
Et c'est là où j'en suis désormais. Le bateau sèche doucement au soleil sur l'aire de carénage, on le prépare à un départ pour la Gallice en septembre.
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